Bergouey-Viellenave, le mystère de la maison Mariette

mercredi 24 avril 2013
par  GeneO

Le mystère de la maison Mariette

Auteur : Jean Lacoin -5 avril 2013

« L’an 1791 Lacoin. Enquête et conclusions »

L'inscription sur la maison Mariette
L’inscription sur la maison Mariette

A Bergouey-Viellenave, à proximité immédiate du moulin de Bergouey et du pont qui enjambe la Bidouze, vous rencontrerez la villa « Mariette ». Sur le linteau de l’une de ses portes figure une inscription qui nous a interpellés : « L’an 1791 Lacoin »

C’est lors d’une recherche à objet généalogique, sur Google, que j’ai fait cette découverte. Des personnes, dans un blog, évoquaient cette inscription et s’interrogeaient sur l’ancienneté des différentes parties du bâtiment.

Lacoin est un nom rare ; vers cette époque on ne le retrouve qu’au Pays Basque et surtout en Basse Navarre. Dans plusieurs villages existe une maison Lacoin. Cette maison avait à son origine la fonction de pressoir à raisin (« laco-en » = « du pressoir » en basque). Il en existe d’autres versions : lacoren, lacoteguy, lacointeguy, …
Le nom de famille n’existait pas dans cette région au début du 18ème siècle. Certaines personnes changeaient même de nom en déménageant. Le libellé que le curé inscrivait dans les registres paroissiaux était à géométrie variable, selon le prêtre, ou selon la question posée concernant une personne qui pouvait ne pas être présente à la cérémonie. Il pouvait s’agir du nom de sa maison de naissance, de sa maison actuelle, du nom de son père, etc… Quant à l’orthographe, les intéressés ne sachant ni lire ni écrire, le curé écoutait la réponse et écrivait par interprétation personnelle et purement phonétique. On constate ainsi des variantes orthographiques entre « b » et « v », « r » et « l », « ç » et « s », « j » et « ch »…
De ce fait certains frères et soeurs ne portaient pas le même nom ! Lorsque l’Etat Civil s’est mis en place après 1793, les noms se sont progressivement figés par rapport au libellé de l’acte de naissance. Et le « nom de famille » est ainsi apparu…

Vers 1700, deux frères (Guilhem et Bartholomé) et leur soeur (Marthe) sont recensés dans les registres paroissiaux de Masparraute en Basse-Navarre sous le nom de Laquain, Laquoin ou Laquin. Ils proviennent d’une maison d’un village proche qui se nomme Arbouet, maison qui sera orthographiée « lacoina » (le « a » final étant l’article défini en basque) sur le cadastre napoléonien vers 1830. Cette maison dépend du château d’Arbouet et est en métayage, ce qui explique la mobilité et la migration de nos premiers aïeux « lacoin ».

A Masparraute, Guilhem épouse Gratianne de la maison Pochelu, Bartholomé épouse Marie de la maison Pagaburu , et Marthe a un enfant naturel avec Jean de la maison Mougaburu.

L’auteur de l’inscription sur la maison Mariette se nomme Arnaud Lacoin. Il est le petit-fils de Guilhem et a exercé la profession de maçon à Masparraute, puis à Biscay, puis à Viellenave, puis à Charitte, avant de retourner à Masparraute où il est décédé.
Il est mon arrière-arrière-arrière-arrière grand oncle, frère de notre aïeul Jean Lacoin aubergiste à Bayonne (Saint Esprit), ce dernier étant le père du cordier Bernard Lacoin.

Arnaud Lacoin auteur de l’inscription de 1791

Arnaud Lacoin naît le 2 mars 1747 à Masparraute. Son père « Bernat de Lacoin d’Arbouet » est le fils de Guilhem. Bernat est laboureur ; il est devenu propriétaire (« maître adventice ») d’une petite maison appelée Jouancho ou Cerraillou en épousant Jeanne, la fille aînée de Martin de Biçargorry de Biscay et de Jeanne Pagouapé.
Arnaud est le dernier des cinq enfants de Jeanne et Bernat. Comme ses trois frères aînés, il porte le prénom de son parrain. Dans son cas, il s’agit d’Arnaud « sieur de la maison Pochelu », d’où provient sa grand-mère paternelle.
Le deuxième témoignage écrit concernant Arnaud Lacoin date de 1768 ; il a 21 ans et est témoin du décès d’un voisin. Cet acte contribue d’ailleurs, avec de nombreux autres, à localiser la maison Jouancho où résidait la famille Lacoin. Celle-ci n’a rien à voir avec la maison Jouantho figurant au cadastre napoléonien de Masparraute. Jouancho se situe à proximité de Fautena, Berhocoidiart, Berhocoirigoin, … plus proche de l’église du village.

En 1769 un répertoire notarié nous apprend qu’il a souscrit un bail à ferme à Masparraute. Son père Bernat est décédé depuis quatre ans. Son frère aîné Jean a repris la maison Jouancho avec sa mère ; sa soeur Jeanne est déjà décédée très jeune à Gabat où elle était mariée avec François Lagouarde, laissant trois garçons en bas âge. Son autre frère Jean (no 2) est aubergiste à Bayonne où il a épousé une souletine, Gracy Delgabarne. Son frère Bernard est devenu meunier au Moulin de Northon à Saint-Martin -de-Seignanx. C’est donc à son tour de quitter la maison de famille.

Il se marie cinq ans plus tard, le 4 février 1774, avec Catherine de Barbier. Celle-ci est la fille d’Arnaud de Barbier, témoin au mariage et veuf, métayer de la maison d’Etchebers de Masparraute. Etchebers, Barbier et Pochelu sont des maisons très proches. Jouancho se situe à un kilomètre environ, plus au sud.
Un acte de décès de la même année nous apprend qu’Arnaud Lacoin devient métayer à Etchebers avec sa femme et son beau-père.

Six ans plus tard , en 1780, l’on baptise leur premier enfant. Celui-ci se prénomme Arnaud, comme son parrain et grand-père maternel. Sa marraine est sa grand-mère paternelle, Jeanne Biçargorry. Le fait que les parrains et marraines soient les grands parents est le propre des deux premiers d’enfants d’une famille.
En 1780, Arnaud Lacoin n’est plus métayer d’Etchebers. Son couple est devenu métayer de Berhocobeheity, dans le quartier de sa maison de naissance de Jouancho.
Hélas, le petit Arnaud décède 3 jours après sa naissance. Qu’à cela ne tienne, un nouveau petit Arnaud naît un an après en 1781. Son parrain est le frère aîné du papa, Jean Lacoin, héritier de Jouancho, qualifié par erreur de « Arnaud » par le curé ! A quoi tient le prénom d’un enfant… De surcroît on lui octroie Jouancho comme « nom de famille » dans le registre des baptêmes de Masparraute.
Ce petit Arnaud Jouancho a une histoire. Il deviendra plus tard mousse dans la Marine et apprenti cordier chez notre aïeul Bernard Lacoin, son cousin germain paternel né à Bayonne 15 ans plus tôt. Il se mariera de surcroît avec Jeanne-Marie Pujol, la fille d’un cousin germain maternel de Bernard Lacoin. Notre aïeul (ou sa mère Gracy Delgabarne) aura certainement été l’entremetteur… Deux filles naîtront du mariage ; elles décèderont âgées, mais célibataires. Lors de son mariage, à Bayonne, Arnaud Jouancho sera qualifié de Joaintho-Lacoin ; à l’occasion de la première naissance il sera appelé Lacoin, et au second enfant Joanto-Lacoin…

Mais revenons à l’auteur de l’inscription de la villa Mariette, Arnaud Lacoin père.

En 1784, Arnaud et Catherine achètent une terre dans le village de Biscay pour y construire une maison. Un acte notarial de proximité en atteste. Les vendeurs sont Jean Larrando, dit Franchou, et Jeanne Camou, son épouse. La vente est consentie « sans espoir de rachat … en faveur de Arnaud Lacoing maçon ». Arnaud exerce en effet désormais un nouveau métier !
En 1788, Arnaud Lacoin et Catherine Barbier revendent leur propriété de Biscay Ils y ont construit une maison qualifiée dans l’acte notarié de Joleberry (très certainement Joliberry sur le cadastre Napoléonien). Les acheteurs sont au nombre de deux : Dominique Fourcade et son gendre. Je dispose de l’acte de vente et de la quittance qui s’en est suivie. Achetée non bâtie au prix de 36 livres, la propriété s’est revendue bâtie pour 240 livres.

Qu’en est-il trois ans après de l’inscription « l’an 1791 Lacoin » sur le linteau de la maison Mariette de Bergouey me direz-vous ?

Eh bien, Joliberry est à 100 mètres environ de la limite entre Biscay et Viellenave et à moins de 500 mètres de la villa Mariette (ou Marieta). Arnaud Lacoin et son épouse connaissent très bien la zone… Il doit être le maçon le plus proche de la villa Mariette.
De plus, après la vente de Joliberry, nous savons qu’il demeure avec son épouse dans la proximité, et en particulier à Viellenave de 1794 à 1802 minimum.
En effet, en 1794, Arnaud Lacoin, devant un notaire de Bayonne, rachète un droit légitimaire (succession de Jouancho) à son aîné Bernard, meunier à Saint Martin de Seignanx. Dans l’acte, il est écrit qu’il réside à Viellenave.

En 1795, il est témoin à l’Etat-civil du décès de l’un de ses proches voisins de Viellenave, Jean Mondenx, maître de la maison Curutchet.
En 1801, « Arnaud Lacoin Jouancho cadet maçon et Catherine Barbier son épouse, domiciliés de Viellenave » vendent une terre à Arnaud Pagadoy maître jeune de Biscaygoity de Biscay ».
En 1802, de passage au quartier de Mousserolles à Bayonne, où se situe la corderie Lacoin où son fils âgé de 21 ans est sans doute déjà apprenti, Arnaud Lacoin établit une quittance devant notaire, dans lequel son couple reconnaît avoir été payé de la vente précédente par Arnaud Pagadoy. Le notaire bayonnais les précise toujours domiciliés à Viellenave.

Plan cadastral, Bergouey-Viellenave

Sur ce plan napoléonien de Viellenave, l’on peut voir, près du bourg et de l’église (couleur bleue) le pont sur la rivière Bidouze. La villa Mariette est à Bergouey, sur l’autre rive, au bout du pont. Quant à la maison Joliberry qu’a construite Arnaud Lacoin, elle se situe à Biscay, au sud, proche de la maison Cathil au bas de la carte. Accès au plan cadastral.

Il apparaît donc certain que l’auteur de l’inscription « L’an 1791 Lacoin » est le maçon Arnaud Lacoin. Les recherches généalogiques effectuées sur tous les Lacoin des communes avoisinantes aux 18ème et 19ème siècles concordent : tous appartiennent à une même origine, la maison Lacoina d’Arbouet et tous descendent de Guilhem ou de Bartholomé Laquoin. Aucun n’est maçon, aucun n’a résidé sur ce quartier en dehors d’Arnaud ! Aucun Lacoin n’est jamais né, ni à Bergouey, ni à Viellenave…

Dernier point : pourquoi Arnaud a-t-il inscrit son nom sur la maison Mariette ?

Début 1791, le prieur de l’église de Bergouey, en charge aussi des paroisses de Viellenave, Biscay et Charitte se nomme Antoine Paguesorhaye. Il est en place depuis de très nombreuses années. En dehors de son ministère, il se livre visiblement à de multiples opérations foncières et immobilières dont attestent les minutes des notaires du voisinage : achat et vente de terres, baux de ferme ou gasailles, mais aussi prêts à des particuliers…

Au Pays Basque lorsque l’on demandait « nola zaude » (comment ça va ?) l’on répondait parfois « apaizak obeto » (les curés vont mieux). Eh bien disons que le père Paguesorhaye se portait plutôt très bien en ce début d’année 1791.

Jusqu’au 7 mai de la même année, où le malheureux décèda à l’âge d’environ 60 ans…
Le 12 juin suivant, à Viellenave, devant maître Dulom notaire à Came, la succession du prieur de Bergouey, Viellenave, Biscay et Charritte fut enregistrée. Trente pages illustrent l’étendue de la fortune d’Antoine Paguesorhaye. Le lot no 4 fut attribué à Pierre Couchot, neveu du défunt. Il contenait la villa Mariette, mais aussi une créance sur Jean Lacoin de Masparraute.

Ainsi le prieur de Bergouey était propriétaire de la villa Mariette qui était déjà ancienne (en 1754 y résidait un certain Lissalde). Il y avait depuis 1784 dans cette maison un locataire nommé Jean Iriberry. Celui-ci, originaire de Béguios, avait épousé une fille de Bergouey, Marie Merbilhâa. Ils demeurèrent à Mariette jusqu’en 1798, date à laquelle Jean Iriberry acheta la maison Labourdine de Bergouey.
L’arrivée d’un nouveau propriétaire, Pierre Couchot, à Mariette courant 1791 a pu occasionner des travaux : extension de la maison avec un locataire supplémentaire (Mariette est une juxtaposition de plusieurs bâtiments), ou travaux de rénovation pour le locataire déjà dans les lieux.
Arnaud Lacoin a été le maçon retenu pour la réalisation de ces travaux en 1791. L’on peut imaginer qu’il ait habité quelque temps (en contrepartie de la construction ?) dans l’extension éventuelle de la maison en attendant de s’installer à Viellenave, l’on peut également supposer qu’il s’est contenté d’apposer la date des travaux et son nom sur la maison, comme cela se fait assez souvent.

En 1819, Arnaud Lacoin et son épouse ne sont plus à Viellenave. Ils demeurent à Charitte, dans la maison Izaburu, où Catherine Barbier décède le 10 juillet, âgée de 75 ans.
Le 2 novembre de cette même année, Arnaud Lacoin, âgé de 72 ans, se remarie avec Jeanne Couret âgée de 30 ans.
Ils ne restent pas à Charritte, mais vont s’installer à Masparraute, village d’origine d’Arnaud, dans la maison Quillibert. En 1822 va y naître Marie Lacoin. Celle-ci décèdera à l’âge de 18 ans.

Arnaud Lacoin meurt quant à lui le 23 mars 1825 à quatre heures du soir dans la maison Quilibert à l’âge de 78 ans.
Arnaud Lacoin le maçon n’aura laissé aucune descendance, ses deux uniques petites-filles bayonnaises ne s’étant pas mariées.
Mais il aura inscrit une trace indélébile sur le linteau de la maison Mariette, le nom dont a hérité notre famille ; ceci nous a amenés, 220 ans après, à visiter en famille le Moulin de Bergouey qui a été restauré et fonctionne, à la demande, certains jours de la semaine. Il nous a également permis de rencontrer la famille Bergeret qui nous a très bien accueillis à la villa Mariette et nous a autorisés à effectuer la photo ci-dessous.

La "diaspora" Lacoin de Masparraute
La "diaspora" Lacoin de Masparraute

Toutes les affirmations présentes dans ce document sont étayées par des documents numérisés que je puis diffuser à ceux qui le souhaiteraient. Par messagerie s’il s’agit d’un nombre limité, sur une clé USB pour la totalité de ces archives relatives à la Villa Mariette et à Arnaud Lacoin le maçon. Ces archives non exhaustives incluent également d’autres informations relatives à la famille « Barbier » et au moulin de Bergouey : meuniers et anecdotes.


Annonces

Archives départementales 64 : fermeture des salles de lecture

JPEG - 74.8 ko

Fermeture annuelle
Le service des Archives départementales (sites de Bayonne et de Pau) sera fermé du 25 septembre au 6 octobre 2017.