Du Belliqueux au Bonnaventure : un vide à combler entre 1758 et 1764

mercredi 7 juillet 2010
par  GeneO

Par Lucie Delarosbil

Au cours des recherches sur mon ancêtre de Bidart, Bertrand Darospide, un vide de douze années avait toujours capté mon attention. Cette longue période se situe entre le 16 juin 1765, le jour de sa désertion du Bonnaventure à Terre-Neuve, et le 10 mars 1777, le jour de la naissance de son premier enfant, sa fille Marie, à Paspébiac. Pendant près de trois ans, je croyais qu’il avait déserté le 6 juin 1765 plutôt que le 16, mais le registre de la marine indique bien un 16 au lieu d’un 6.

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Registre de la Marine

De plus, je savais qu’il était parti au service du roi en 1758, mais sans en connaître davantage sur cette mission ; puis, qu’il avait été le parrain du second fils de sa cousine, Bertrand Apesteguy, né le 11 juin 1764, à Bidart ; enfin, qu’il avait été « déclaré sans nouvelles depuis 10 ans », la même année que le décès de son filleul de 11 ans, en 1775. Cependant, d’autres informations, tirées d’une copie de l’original de son registre de la marine, nous précisent son engagement sur le Belliqueux en 1758 et son retour en 1764 dans la marine française.

Ainsi, de 1758 à 1764, ce autre vide de cinq ou six ans qui venait s’installer dans son histoire concordait avec la Guerre des Sept ans qui couvrait la période 1756-1763. Le Belliqueux s’avérait un élément essentiel pour mes recherches. Si je ne pouvais connaître pour l’instant sa vie durant cet espace de temps, j’avais au moins l’opportunité de chercher des références sur ce navire. Finalement, je trouvai le plus précis chemin maritime de ce navire dans plusieurs différents livres anciens sur des thèmes tels que le droit international par Calvo (1872), la diplomatie de la mer par Ortolan (1864), les batailles entre navires par Toule (1868), et un autre, plus récent, sur les marins en bataille par Chack (1931).

Le Belliqueux

Le Belliqueux fut un vaisseau de 64 canons construit à Brest par Pierre Salinoc en 1755 et prêt pour son lancement dans la marine française en 1756. En 1758, il fut pris par les Anglais. Il fut démoli en 1772. Sur ses dix-sept années de vie, le Belliqueux exista seulement trois ans sous la possession des Français. Avant d’être capturés par les Anglais, le 2 novembre 1758, le Belliqueux et son équipage connurent une aventure des plus pittoresques.

Pour suivre ce parcours de Bertrand Darospide, il faut suivre l’histoire du Belliqueux en 1758. Dès mars, ce dernier faisait partie d’une escadre de cinq navires et six frégates. Autres que le Belliqueux, les navires furent le Dragon, le Sphinx, le Brillant et le Hardi. Parmi les frégates se trouvaient le Zéphyr, le Rhinocéros, le Bizarre… De son vaisseau le Dragon, le comte Du Chaffault de Besné commandait l’escadre au complet ; cette dernière devant transporter des troupes en Amérique française, dont le Bataillon d’infanterie de Cambis, spécifiquement au lieu de Louisbourg, pour défendre cette Île royale. M. de Martel était le capitaine du Belliqueux.

Le tableau qui suit résume le déroulement des événements de cette campagne hasardeuse. Dès lors, nous découvrons que Bertrand Darospide aurait survécu à de nombreuses aventures pendant ses voyages au service du roi de France (… et de Navarre), Louis XV.

4 avril Escadre française de Du Chaffault rescapée d’une attaque par l’escadre anglaise d’Edward Hawke. Plusieurs pertes d’hommes.
2 mai Départ de Rochefort en France pour Louisbourg (Île royale) en Acadie. Transport du Bataillon de Cambis.
29 mai Blocage du port de Louisbourg par les Anglais. Impossible au mouillage. Départ vers Fort Dauphin (Île royale).
1 juin Louisbourg avisée par deux officiers, de marine et de terre, que le Bataillon de Cambis arrivera par voie de terre de Fort Dauphin.
10 juin Départ pour Québec (Nouvelle-France).
29 juin Arrivée au port de Québec.
27 juillet Chute de Louisbourg. Fait historique : les soldats de Cambis en colère brûlent leurs drapeaux devant les Anglais.
9 septembre Départ de l’escadre, de Québec pour la France. Des frégates se séparent et/ou sont prises par les Anglais, d’autres coulent.
27 octobre Arrivée dans la Manche. Rencontre l’escadre anglaise de Boscawen. Bataille. Un bris du gouvernail sépare le Dragon de Du Chaffault des quatre navires qui eux se rallient sous les ordres de Martel du Belliqueux.
28 octobre Le Belliqueux, le Hardi, le Sphinx et le Brillant, chassés, naviguent chacun pour soi dans une tempête. C’est la politique du « sauve-qui-peut ! ». Le Belliqueux ancre il ne sait où.
29 octobre Le Belliqueux voit deux vaisseaux anglais qui ne le voient pas, coupe ses câbles, longe les côtes de Bristol et va mouiller auprès de l’île Londy.
30 octobre Le Hardi rentre à Brest. L’équipage du Belliqueux répare les dégâts du vaisseau pendant deux jours.
31 octobre Le Sphinx et le Brillant rentrent à Brest. Le Dragon se retrouve sur la rade des Basques.
1 novembre Le Belliqueux attend des vents favorables. Le câble casse, le courant l’entraîne. Quand il doit ancrer, il se trouve à huit lieux de Londy.
2 novembre Le Belliqueux rencontre l’Antelope de Thomas Saumarez. En manque de vivres, il prend le risque de suivre le vaisseau anglais en toute confiance. Ce dernier l’escorte avec otages et le capture rendu à Bristol. Tous les hommes de l’équipage du Belliqueux sont faits prisonniers de guerre en Angleterre. Bertrand Darospide devait se trouver parmi eux.
8 novembre De Bristol, Martel écrit au ministre français de la marine. Le 24 avril 1759, il lui écrit de Chippenham. De Martel fut fortement blâmé par la France et traîté d’« incapable » en 1930 par l’écrivain maritime Paul Chack. À savoir : des avis différents tempèrent sur les décisions de Martel.

On imagine que Bertrand Darospide et l’équipage du Belliqueux furent emprisonnés jusqu’au 6 mai 1763 dans les prisons anglaises, car des « prisonniers de guerre furent libérés de la prison de Bristol et conduits à Saint-Malo à bord de la corvette royale Ambition en 1763 » (Larin, 2006). Ils seraient partis de Southampton, sous la direction du capitaine Bruno de Lasalle, et débarqués en France seize jours plus tard, le 22 mai, en compagnie d’une quarantaine de familles déportées de l’Acadie depuis 1755. Bien qu’on puisse aussi présumer qu’il fut parmi d’autres « prisonniers français échangés à Dartmouth en novembre 1758 et conduits à Bordeaux » (Larin, 2006), la présence de Bertrand Darospide (Darrosbide) ne réapparaît sur un registre de la marine qu’en 1764 ; puis, en 1765, en tant que maître d’une chaloupe du Bonnaventure jusqu’au 16 juin. La suite… le retour au vide initial de douze ans.

La suite… le retour au vide initial de douze ans.


BIBLIOGRAPHIE

ARSENAULT, Bona, Les registres de Paspébiac 1773-1910, 1987.

CALVO, Carlos, Le droit international théorique et pratique, 1872.

CHACK, Paul, « L’homme d’Ouessant » dans Marins à Bataille : des origines au XVIIIe siècle, 1931 et 2001.

LARIN, Robert, Canadiens en Guyane 1754-1805, 2006.

ORTOLAN, Théodore, Règles internationales et diplomatie de la mer, 1864.

PARRONAUD, Jean-Claude, Basques et Gascons en Amérique septentrionale aux XVIIe et XIIIe siècles, 2004.

PROVOST, Pierre, « Les grandes familles de Paspébiac. Les Delarosbil » dans Le Barachois de Paspébiac, Histoire et patrimoine, 2010.

TROUDE, O, Batailles navales de la France, 1868.

REGISTRES BMS

Registres de Paspébiac, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Registres de Bidart, Mairie de Bidart.


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