Généalogie : quand un acte manque

mardi 1er septembre 2015
par  GeneO

Il n’est pas rare de chercher en vain un acte de naissance dans les registres d’état civil d’une commune, alors même que l’on est certain que l’ancêtre recherché y est né.
Cela arrive bel et bien pour de multiples raisons dont celle du simple oubli de la part de l’officier d’état civil.

Un exemple concret

Pour illustrer ce cas de figure, rien de mieux qu’une explications fournie par les acteurs principaux eux-mêmes via une série de documents retrouvés aux Archives départementales.

En mars 1914, alors que la France ignore encore qu’elle achemine ses jeunes soldats fraîchement recrus vers un destin hors norme, si ce n’est tragique, Pierre Cassabé se préoccupe justement de régler sa situation envers les autorités militaires.
Il est né à Beyrie-sur-Joyeuse, à proximité de Saint-Palais au Pays Basque où vit encore sa famille. Lui-même est employé comme domestique à Saint-Palais. S’étonnant de ne pas se voir inscrit sur la liste recensant les jeunes hommes de sa classe d’âge car il sait après en avoir parlé avec ses camarades qu’il doit se présenter devant le bureau de révision, il décide d’aller voir à la Mairie de quoi il en retourne.
Reçu par Simon Sabres, l’instituteur du village assurant également les fonctions de secrétaire de Mairie (c’est bien souvent le cas, maîtrise de l’orthographe oblige !), ils constatent tous deux que l’acte de naissance de Pierre n’existe tout simplement pas à la date indiquée. Il est pourtant certain qu’il est né à Beyrie le 2 janvier 1894.

Note de service du Maire de Beyrie adressée au sous-préfet
Note de service du Maire de Beyrie adressée au sous-préfet
Crédits : Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des Archives, 2 Z 168
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Le Maire de Beyrie envoie aussitôt une note au sous-préfet afin que celui-ci détermine la marche à suivre dans ce cas bien précis.
Le sous-préfet diligente alors une enquête et donne l’ordre à la gendarmerie d’interroger les témoins afin de comprendre ce qui s’est passé. Ce sont les gendarmes Montus et Barthe, chargés de l’affaire, qui vont collecter les informations à Beyrie, informations desquelles il découle qu’il y a vingt ans, le père de Pierre, Cadet Cassabé a bien eu l’intention de déclarer la naissance de son fils et il précise lui-même : "Mon fils Pierre est né à Beyrie le 2 janvier 1894. Le lendemain de sa naissance, je me suis rendu à la mairie pour faire la déclaration prescrite par la loi, mais M le Maire étant absent, j’ai dû m’en retourner sans accomplir cette formalité. Le dimanche suivant, j’avais chargé mon voisin Anchartéchahar qui était alors conseiller municipal de déclarer mon fils à la Mairie, j’ignore s’il s’est acquitté de cette commission. Quelques jours plus tard, ayant rencontré M le Maire au marché de Saint-Palais, je lui ai parlé de cette naissance ; il m’a répondu que si mon enfant n’était pas inscrit, il le serait sous peu. Depuis je ne me suis plus occupé de rien."

Les gendarmes interrogent alors Jean Anchartechahar pour qui le souvenir parait pour le moins très flou ! Oui il se souvient vaguement que le père de Pierre l’avait chargé de cette mission mais il ne se rappelle plus s’il s’en est acquittée ou pas !

Vient le tour du Maire de l’époque, Simon Choury, lequel affirme que Jean Cassabé est venu déclarer son fils bien longtemps après sa naissance. La preuve, les autres frères et soeurs de Pierre avaient été déclarés entre temps ! Impossible pour lui d’ajouter l’acte de Pierre : c’est le Tribunal qui devait s’en charger.

Bref, chacun a une bonne excuse et essaie de rejeter la faute sur l’autre pour tenter d’alléger la chaîne de cette incroyable série de négligences.

Morale de cette histoire

En généalogie il faut garder l’esprit ouvert : tout n’est pas forcément bien rangé à la bonne place car les hommes et les femmes qui ont rempli tous ces documents administratifs ont peut-être fait des erreurs. Ne leur jetons pas la pierre, l’erreur est humaine. Pour pallier à ces problèmes, il est toujours intéressant de recouper les sources, c’est à dire de croiser les informations relevées après une lecture attentive dans les différents actes cherchés. Il ne faut donc pas se contenter de l’état civil, mais poursuivre l’enquête tant dans les recensements, que dans les archives militaires ou les minutes notariales pour ne citer que ceux-là.

Que faudrait-il faire maintenant ?

En vérifiant dans les relevés de Gen&O, l’acte de naissance de Pierre n’apparaît pas : on peut le constater en faisant un tri par dates sur la commune. Le résultat est accessible ici

- On peut espérer trouver un acte de notoriété, dressé auprès du tribunal de Saint-Palais. Dans ce cas les recherches sont à faire au Pôle d’archives de Bayonne, dans les fonds de la justice classés en série U. Notre article sur les "Actes de notoriété" vous aidera à comprendre et à trouver ce type de document.
- Il est possible aussi de feuilleter les registres d’état civil de la Mairie de Beyrie à partir de 1914 pour espérer y trouver la retranscription du jugement du Tribunal.
- Enfin, il est particulièrement intéressant de consulter la fiche signalétique de Pierre Cassabé puisqu’il a bien été inscrit, sur sa demande, pour accomplir son service militaire. Une grande partie des registres matricules est en ligne. Pour en connaître les détails lisez notre article "Les registres matricules des Pyrénées-Atlantiques en ligne".
- Puis de consulter les Journaux de Marche et opérations des unités engagées dans la Première guerre Mondiale

Registre des tableaux de recensement cantonal, 1914
Registre des tableaux de recensement cantonal, 1914
Crédits : Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des Archives, 2 Z 168
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Triste fin

C’est en consultant justement cette fiche, que nous en savons un peu plus sur le destin de ce courageux jeune basque. Contrairement à l’idée répandue que les jeunes gens du Pays Basque ont fui leurs responsabilité en émigrant à l’étranger pour se soustraire à leur obligation de service en temps de guerre, très, trop nombreux furent ceux qui se sacrifièrent sur le champ de bataille. Pierre fut l’un d’eux ! En plus d’être responsable, Pierre était courageux. Blessé par balle en 1915, il fut récompensé par une citation : "Excellent soldat. Guetteur de tranchées inlassable, d’un grand sang froid et d’un calme à toute épreuve".

C’est au printemps, à la fin de la guerre que Pierre mourut en Belgique. Famille et amis n’eurent plus que le Monument aux morts sur lequel figure son nom, pour pleurer un brave trop tôt disparu.

Le Monument aux Morts de Beyrie-sur-Joyeuse
Le Monument aux Morts de Beyrie-sur-Joyeuse
Contribution photo : Jean-Pierre LAFAURIE 20/02/2006
Cette photographie est sous licence d’usage CC BY-NC-SA 2.0
Relevé sur le site MemorialGenWeb http://www.memorialgenweb.org/memorial3/html/fr/resultcommune.php?insee=64120&dpt=64&idsource=19354&table=bp03

Sources
- Etat civil de Beyrie-sur-Joyeuse, Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des archives, 5 MI 121
- Registres matricules, Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des archives, 1 R 863 - Fiche signalétique de Pierre Cassabé
- Tableaux du recensement cantonal, classe 1914, Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des archives, 2 Z 168 - Fiche de Pierre Cassabé - Procès-verbal de la gendarmerie
- MemorialGenWeb : relevé des soldats Morts pour la France, inscrits sur le Monument aux Morts de Beyrie.
- Mémoire des Hommes, Morts pour la France de la Première guerre mondiale - Fiche de Pierre Cassabé


Commentaires

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mercredi 2 septembre 2015 à 16h56 - par  GeneO

Bonjour Bernard,

Merci pour votre contribution qui vient en effet renforcer cet article. Ces exemples sur Saint-Etienne-de-Baïgorry illustrent parfaitement ces "oublis" de déclaration. Et encore, dans ce cas précis, les parents ont pris la peine de corriger l’erreur même plusieurs années après.
Il faut dire également que la période révolutionnaire a été bien troublée !

Comme quoi, les recherches généalogiques ne sont pas toujours simples.
Amicalement,
Isabelle

Logo de Bernard VIGUIER
mercredi 2 septembre 2015 à 14h29 - par  Bernard VIGUIER

Pour illustrer encore plus ce qui a été -fort bien- dit précédemment, voici un autre cas de figure où les actes de naissance ne figurent pas à la date que l’on supposait :

http://earchives.le64.fr/img-viewer...
(collection départementale, page 99)

Au gré de quelques relevés que j’ai pu effectuer, je me suis aperçu que cet exemple de "déclaration groupée" (régularisation ?) est loin d’être unique. Aussi n’est il pas inutile de rappeler que les dates figurant sur les relevés collaboratifs sont en général les dates de déclaration et pas forcément les dates des événements (ceci est valable aussi pour les actes de décès) !

Amitiés à toutes et tous !

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